Sheikh Nazim Adil al Haqqani Naqshbandi ar-Rabbani

biographie : enfance, rencontre de son Maître, ses voyages à travers le monde,
                        son enseignement

 

par sidi Amanoullah, son représentant pour la France

Cheikh Nàzim Adil al Haqqani an-naqshbandi ar-Rabbani naquit le 23 avril 1922 à Larnaca et a rejoint son seigneur
le 7 mai 2014 (7 rajab 1435) à Lefke où il fut inhumé dans sa maison. Que Dieu sancitifie son secret

cheikh Nazim (q) et son maître cheikh ad-daghastani(q) - Damas

 

1. Aperçu de biographie

 

Cheikh Nazim (q) descend par son père du grand saint soufi ‘Abd al-Qâdir aj-JïlanI, fondateur de l’ordre qâdiri, et par sa mère de mawlânâ Jalâl ad-DIn ar-Rümï, le fondateur des derviches tourneurs. Par son père il est « Hasanï-Husaynï », c'est-à-dire descendant du Prophète par les deux lignées possibles passant par les petits-fils du Prophète, Hassan et Hussayn (saw).

Pendant son enfance, il fut éduqué par son grand-père qui était un cheikh de la confrérie Qâdiri et un calligraphe réputé dans l’empire ottoman.

Cette double ascendance n’est pas anodine, sachant que dans l’histoire des confréries il y eut souvent des luttes d’influence assez sévères entre la qàdiriyya et la naqchabandiyya, ainsi qu’en témoigne par exemple la vie de mawlânâ Khâlid (cf: p. 119-120). On peut comprendre que, en cette période ultime, la fonction totalisatrice, unifiante et pacifiante de cheikh Nâzim

 

parmi l’ensemble des turüq nécessitait qu’il y fût providentiellement prédisposé. Il est également remarquable que cheikh Nazim soit à la fois Turc, Arabe, Européen (de Chypre avec la nationalité anglaise), et qu’il parle et enseigne aussi bien dans les langues correspondantes.

Très jeune, il pouvait conseiller et prédire le futur. Dès l’âge de cinq ans, il disparaissait de la maison, sa mère le cherchait partout et finissait par le trouver dans une mosquée où un tombeau, particulièrement celui de Umm Hiram, une femme, compagnon du Prophète. On trouvait souvent l’enfant en train de l’écouter, de lui répondre, d’avoir une conversation avec l’esprit de celle qui avait été enterrée en ce lieu quatorze siècles plus tôt!
 

Il étudia les lois islamiques, le Coran, les traditions, la jurisprudence et la logique. En même temps, il participait aux réunions initiatiques des qâdiriyya et des mawlawiyya. Il fit ses études au lycée turc de Nicosie, puis, à partir de 1940, il suivit des cours de chimie à la faculté des sciences de l’université d’Istanbul, où il obtint un doctorat. Il rencontra à Istanbul son premier cheikh qui l’initia dans l’ordre naqchabandi, cheikh Sulaymân Arzurumï.

Mais cheikh Na7;IJn sentait déjà que son destin l’attirait ailleurs. Ce qui se vérifia le jour où, dans une vision intense, il vit cheikh Sulayrnân Arzurumï lui dire: « Maintenant la permission est venue. Ton secret, ton héritage, ta guidance spirituelle n’est pas avec moi. Je t’ai seulement aidé jusqu’à ce que tu sois prêt à rencontrer ton véritable cheikh qui est aussi le mien, cheikh’ Abdallah ad-Daghastânï, Ta clé est dans sa main, va le voir à Damas. Cette permission vient de moi-même et du Prophète. » Il courut voir son cheikh qui était à la mosquée; là, cheikh Arzurumï lui dit: « Alors mon fils, es-tu heureux de ta vision " » Le cheikh savait tout! Et il lui confirma qu’il devait aller à Damas.

 

Sa rencontre avec son Maître, cheikh 'Abdallah ad-Daghastani (q)

Après bien des péripéties et des aides spirituelles, notamment celle du mufti de Tripoli qui l’assista sur ordre du Prophète, cheikh Nâzim arriva à Damas sans avoir aucune adresse. Il eut finalement une vision lui montrant la maison de cheikh ‘Abdallah. C’était en 1945: à cause des bombardements, les rues étaient désertes. Cheikh Nâzim cherchait la maison. Il raconte: « Je regardai dans mon cœur pour savoir quelle était la maison du cheikh. À ce moment m’apparut dans une vision une maison bien spécifique avec une porte bien spécifique aussi. Je cherchai autour de moi jusqu’à ce que je trouve cette porte. Je 111’ en approchais pour y frapper quand le cheikh ouvrit la porte en disant: "Bienvenue, ô mon fils Nâzim effendi." »

Cheikh Nàzim resta avec cheikh ‘Abdallah pour la prière de la nuit, dormit, puis se réveilla pour les prières surrérogatoires du matin qu’il accomplit avec lui.

Cette forme rituelle initiatique, qui s’accomplit environ deux ou trois heures avant le lever du soleil et dont nous verrons plus loin les effets, est toujours enseignée et transmise par cheikh Nâzim dans la continuité de cheikh ‘Abdallah, constamment avec les disciples ... Elles sont le support essentiel de l’élévation spirituelle pour ceux qui savent y rester fidèles.

À notre époque d’agitation et de gestion du temps difficile, la nuit est précieuse et constitue même par excellence un moment de khalwa, de retraite spirituelle; elle en a la fonction.

Nous avons remarqué précédemment combien les maîtres naqchabandi donnaient de l’importance à la vigilance, à l’état de « présence » permanente. Or, ce qui en nous l’obscurcit, c’est notre nuit intérieure.

Il y a en effet en nous une lourdeur, une grossièreté, une « boue » constitutionnelle de notre condition humaine qui étouffe la part de lumière qui, en nous, aspire à rayonner. Combattre cette léthargie, cette inconscience, cet oubli, c’est illuminer la nuit obscure de notre âme.

Or, du fait de la loi des analogies, nous pouvons vérifier que le travail sur cette obscurité en nous se fait corollairerncnt à celui de la vivification de la nuit, le qiyyâm al-layl. Rappelons que le cheikh Al-Akbar lui-même, dans son petit traité La Parure des abdal (Hilyat-al-abdâl}, nous a indiqué que les œuvres par lesquelles on devient badil’ (une catégorie de saints qui héritent des prophètes et ont la caractéristique de rendre leur corps subtil jusqu’à le dédoubler plusieurs fois) peuvent être résumées au jeûne ct à la veille, au silence ct à la solitude.
 

son initiation par cheikh 'Abdallah ad-Daghastânî

Cheikh’ Abdallah, en outre, dit que c’est dans cette période de la nuit qui précède l’aurore que l’esprit du maître vient, par excellence, visiter le disciple. Cheikh Nazim, au cours de cette première pratique rituelle avec cheikh ‘Abdallah (q), raconte quelle vision il eut alors, se voyant monter de son lieu de prière jusqu’à Bayt al-Mamur (la Kaaba céleste), la « maison de Dieu », étape par étape. Quand il y arriva, il vit les cent vingt-quatre mille prophètes en rang, priant derrière le prophète Muhammad, les cent vingt-quatre mille compagnons également en rang derrière lui, puis les sept mille sept saints de l’ordre naqchabandi, puis les cent vingtquatre mille saints de l’ensemble des autres ordres soufis, tous en rang pour la prière. Il y avait une place à côté du compagnon Abû Bakr as-Siddïq ; grand cheikh (‘ Abdallah) y vint avec cheikh Nàzim, qui raconte que cette prière derrière le Prophète fut l’une des expériences les plus suaves et les plus belles de sa Vie.

Quand la vision prit fin, cheikh ‘Abdallah lui demanda de faire l’appel à la prière. Cheikh Nàzim effectua donc avec lui les dévotions du matin, puis reçut l’initiation de l’ordre naqchabandi.

Il raconte cette expérience: « Grand cheikh me dit: "Ô mon fils, il m’a été octroyé le pouvoir de donner en une seconde à mon disciple la station spirituelle dont il est l’héritier." Comme il disait cela, il regarda en mon cœur avec ses yeux, en même temps ceux-ci commençèrent à changer de couleur, passant du jaune au rouge, puis au blanc, puis au vert, puis au noir.

« La couleur de ses yeux changeait tandis qu’il mettait dans mon cœur les connaissances associées à chaque couleur.

« La lumière jaune fut la première, elle correspondait à la station du cœur. Il mit dans mon cœur toutes les sortes de connaissances extérieures qui étaient nécessaires à la vie quotidienne des gens. Ensuite, il introduisit dans la station du secret les connaissances des quarante confréries dont l’origine remonte à ‘Ali ibn Abû Tâlib. Je me découvris moi-même un maître dans toutes ces confréries. Tandis qu’il me transmettait les connaissances de cet état, ses yeux étaient devenus rouges. À la troisième station, qui est le secret des secrets et qui n’est permise que pour les cheikhs naqchabandi, dont l’imam est Abû Bakr, il transmit dans mon cœur des connaissances tandis que ses yeux étaient blancs. Puis il m’amena à la station cachée, la station des connaissances spirituelles cachées, tandis que ses yeux devenaient verts. Ensuite il m’amena à la station de la complète annihilation, la station la plus cachée où rien ne peut apparaître: ses yeux avaient viré au noir. Là il m’introduisit dans la présence de Dieu, puis me ramena à l’existence. Mon amour pour lui à ce moment était si intense que je ne pouvais imaginer m’éloigner de lui, je ne désirais rien d’autre que de rester à son côté et le servir toute ma vie. Puis l’orage arriva, la tornade et les turbulences déchirèrent le calme. L’ épreu ve était gigantesque, mon cœur fut désespéré quand il me dit:

"Mon fils, ton peuple a besoin de toi, je t’ai donné assez pour aujourd’hui. Va à Chypre aujourd’hui même."


Retour à Chypre

« J’avais mis une année et demie pour le rejoindre, je n’étais resté qu’une nuit avec lui et maintenant il m’ordonnait de retourner à Chypre, un endroit que je n’avais pas revu depuis cinq ans! C’était un ordre terrible pour moi, mais dans la voie soufie, le disciple doit se soumettre à la volonté de son cheikh. Après avoir embrassé ses mains et ses pieds, je pris sa permission et me mis en route pour Chypre, bien qu’on fût alors à la fin de la Seconde Guerre mondiale et qu’il n’y eût pas de moyens de transport. »
Sheikh Hishâm, The Naqshabandi Sufi Hlay.)

Cheikh Nâzim, malgré de nombreuses difficultés, usant de petites embarcations, finit par rejoindre Chypre. Il raconte que, dès son arrivée, il eut encore une vision spirituelle ouvrant son cœur: « Je vis grand cheikh’ Abdallah ad-Daghastânï me dire: "Ô mon fils, rien Il’ a pu t’empêcher de m’obéir, tu as fait une grande chose en m’écoutant ct en acceptant. Dorénavant, je te serai toujours visible. À chaque fois que que tu dirigeras ton cœur vers moi, j’y serai, à chaque question que tu poseras, tu auras une réponse de la divine Présence. Chaque station spirituelle que tu voudras atteindre te sera accordée grâce à ta complète obéissance. Les saints sont satisfaits de toi, le Prophète est satisfait de toi." Aussitôt qu’il eut dit ces mots, je le sentis à côté de moi et depuis, il ne m’a plus jamais quitté, il est toujours resté auprès de moi. »

 

la difficulté de sa mission

Cheikh Nâzirn resta enseigner à Chypre et constitua un groupe important de disciples. Pourtant à cette époque la religion était proscrite et il était interdit de faire l’appel à la prière. Lorque le cheikh alla faire son appel à la mosquée, il fut donc immédiatement jeté en prison, mais n’y resta qu’une semaine. Dès qu’il fut relâché, il se précipita pour aller à la grande mosquée de Nicosie et recommença. Les autorités avaient décidé de rassembler un maximum de jugements contre lui afin le faire enfermer pour longtemps: de fait, il fut condamné à cent ans de prison! Mais, le jour prévu de son incarcération, de nouvelles élections en Turquie changèrent les rouages du pouvoir à Chypre ... Le nouveau président était l’un de ses proches et allait devenir un disciple.

Cheikh Nâzim retourna à Damas en 1952 où il se maria avec l’une des disciples de cheikh’ Abdallah ad-daghastani, hajja Amïna. Il y resta plus de vingt ans, c’est là que naquirent ses quatre enfants: deux filles et deux garçons.
 

Sa retraite au Mausolée de son Ailleul cheikh 'Abd-al-qâdir aj-Jîlâni à Bagdad (Irak)

Un jour, cheikh ‘Abdallah le fit appeler et lui dit: « j'ai reçu l’ordre du Prophète de te mettre en retraite spirituelle dans la mosquée de ‘Abd al-Qâdir aj-Jîlânï à Bagdad. Vas-y et fais une retraite de six mois. »

Cheikh Nâzim partit directement, sans même repasser par sa maison pour prendre de la nourriture ou de l’argent.

Il raconte: « Quand j’entrai dans la mosquée de cheikh ‘Abd al-Qâdir aj-Jïlânï, je trouvai une sorte de géant qui était en train de fermer la porte ct qui me dit: "Cheikh Nâzim T" Je répondis:

"Oui." Il me dit: "Je suis chargé de te servir pendant que tu resteras ici, viens avec moi l"

« Je ne fus qu’à moitié surpris, car dans mon cœur je savais que dans ce chemin tout est organisé par la divine Présence. Je le suivis tandis qu’il s’approchait du tombeau du "grand intercesseur auprès du Trône". Je saluai mon aïeul’Abd al-Qadir aj-Jîlânï, puis mon gardien m’introduisit dans une pièce en me disant: "Chaque jour je t’apporterai un bol de lentilles et un morceau de pain."

« Je ne sortais que pour les cinq prières quotidiennes, sinon je restais dans ma chambre. J’arrivais quotidiennement à lire entièrement le Coran en neuf heures. Je récitai cent vingt-quatre mille fois là ilaha ill-Allah, cent vingt-quatre mille fois la prière sur le Prophète, lisant en outre entièrement Dale!’ il al-khayrât [un livre de prières sur le Prophète de l'Imam al Jazouli (Marrakech], et mentionnai trois cent treize mille fois le nom cl’ Allah, tout comme les prières qui m’étaient assignées.

« Les visions se succédèrent les unes après les autres jusqu’à ce que je fusse annihilé dans la divine Présence.

« Un jour j’eus une vision dans laquelle cheikh ‘Abd alQâdir m’appelait de son tombeau. II me clit: "Ô mon fils, je t’attends à mon tombeau, viens !" Je pris immédiatement une douche, fis deux rak’a [prières] et me dirigeai vers son tombeau, qui n’était distant cie ma pièce que de quelques pas. Quand j’y arrivai, je me mis en contemplation et dis: "La paix soit sur toi, ô mon aïeul!" Immédiatement je le vis sortir cie son tombeau ct se tenir à côté de moi. Derrière moi était un grand trône décoré de pierres précieuses. Il me dit : "Viens avec moi et assieds-toi sur cc trône." Nous nous assîmes comme un grandpère et son petit-fils. II sourit et dit: "Je suis satisfait de toi. La station de ton cheikh ‘Abdallah al-Fâ’iz ad-Daghastânï est très élevée dans l’ordre naqchabandi. Je suis ton grand-père, maintenant je te transmets directement le pouvoir spirituel que porte l’intercesseur auprès du trône. Je t’initie aussi à l’ordre qâdiri."

« Aussitôt apparurent le Prophète, chah Naqchaband et cheikh ‘Abdallah. Cheikh ‘Abd al-Qâdir et moi-même nous levâmes par respect pour eux. Cheikh ‘Abd al-Qadir dit: "Ô Prophète, ô messager de Dieu, je suis l’aïeul de cc petit-fils, je suis si content de ses progrès clans l’ordre naqchabandi que je voudrais l’aider de mes pouvoirs spirituels." Le Prophète sourit et regarda chah Naqchaband, tandis que chah Naqchaband rcgardait grand cheikh’ Abdallah al-Fâ’iz ad-Daghastânï, Cela était une attitude conforme, car cheikh ‘Abdallah était le maître vivant de son époque.

« Grand cheikh transmit alors le secret de l’ordre naqchabandi à travers la ligne prophétique passant par Abû Bakr asSiddïq, l’additionnant à l’influence spirituelle de cheikh ‘Abd al-Qâdir aj-lIlanI. »
 

Cheikh Nâzirn raconte que, juste avant sa sortie de retraite, il vit encore cheikh’ Abd al-Qâdir aj-Jilânî, lequel lui donna en souvenir de leur rencontre dix pièces de monnaie datant de son époque et qu‘il conserve encore jusqu’à aujourd ‘hui.

Après la mort de cheikh ‘Abdallah, vint le temps où, en Turquie comme dans l’île de Chypre, les présidents Turgut Ozal ct Rauf Denkas se rapprochèrent du cheikh jusqu’à reconnaître son autorité spirituelle. Il put ainsi installer à Chypre un lieu d’études spirituelles pour les disciples - sa propre demeure, qui allait devenir un lieu typiquement naqchabandi dans sa structure et son organisation même.  le cheikh habita avec sa famille dans une petite maison comportant un patio; juste dernière, en passant par une petite porte, le cheikh peut se rendre à une mosquée mitoyenne où il dirige toutes les prières et les réunions de dhikr et où il donne ses enseignements. Un peu plus loin sont aménagés des dortoirs pour l’accueil des disciples. Toute l’année ceux-ci y résident et, quand cheikh Nâzim, est présent on peut y dénombrer chaque jour environ cent personnes, que le cheikh prend personnellement en charge. Il leur demande en échange, sans véritable obligation, de participer à l’entretien du jardin de la mosquée qui produit des dattes, des citrons, des oranges et des mandarines.

Le cheikh dirige lui-même ces travaux agricoles avec beaucoup de compétences comme il est de coutume dans la voie des maîtres naqchabandi. Un jour, je fus témoin d’une étonnante situation: à cette époque sévissait sur l’île une sécheresse assez grave. Ce jour-là, plusieurs personnalités officielles vinrent en parler au cheikh. Un technicien muni d’une pompe se trouvait là, le cheikh le conduisit à un certain endroit de la plantation

 

et lui dit: « Creuse et pompe là ! » L’homme s’exécuta, et le lendemain une source d’eau jaillit à l’endroit précis qui avait été indiqué. Elle avait un goût extraordinairement doux, dans une île où souvent l’eau de source est encore un peu salée.

Le cheikh néanmoins fit mine de s’étonner et d’attribuer cet heureux événement à la baraka de l’un des visiteurs. Pourtant, comme nous allons le voir, la mission du cheikh devait le conduire à quitter l’oasis de paix qu’était devenue sa demeure pour d’incessants voyages.

 

Les voyages initiatiques de cheikh Nâzim

Ainsi que nous l’avons remarqué, cheikh Nazim ne reste dans sa maison de Chypre que peu de temps chaque année.

Cheikh ‘Abdallah lui avait donné une fonction spirituelle qui semblait le conduire dans le monde entier (car la terre tout entière est une mosquée) afin d’y répandre un enseignement spirituel, une sagesse, réveiller les cœurs et préparer les esprits aux temps difficiles à venir.

En voyagant ainsi, nous pouvons dire que le cheikh rend visite à ses disciples répandus un peu partout dans le monde, mais en réalité son parcours est aussi le pèlerinage initiatique vers certains hauts lieux dans le monde.

Certains voyages ont aussi pour fonction de vivifier les endroits susceptibles d’être des « réservoirs » spirituels.

Outre les vingt-sept pèlerinages à La Mecque qu’il fit pour conduire les disciples, le cheikh visita, entre autres, la Malaisie, Brunei, Je Pakistan, Sri Lanka, la Turquie, l’Europe, les ÉtatsUnis.

 

a) La Malaisie

Ce pays, l’une des merveilles du monde, est un pays islamique dont on parle peu parce qu’il est paisible.

C’est pourtant un exemple remarquable de cohésion sociale où se répartissent, sans guerre, environ 75 % de bumi-putra, les fils de la terre (les musulmans), 20 % de Chinois et 15 % d’hindous, chacun respectant l’autre dans sa culture ou sa religion.

C’est encore un pays qui a su maîtriser le modernisme et sauvegarder son identité nationale et spirituelle.

La royauté permet de transmettre la continuité de l’esprit traditionnel à l’intérieur même de l’exercice de la démocratie qui s’articule avec elle dans l’exercice du pouvoir.

Concernant les confréries, il est intéressant de remarquer la variété de leur présence avec néanmoins une prédominance de la naqchabandi, laquelle fut introduite dans cette région dès le XVII" siècle et revivifiée au XIX’ par l’un des califes de mawlânâ Khalid.

La venue de cheikh Nâzirn en Malaisie eut pour conséquence un grand renouveau de cette confrérie dans la région, ct ce d’autant que certains ministres et le roi en personne reçurent du cheikh le rattachement initiatique, tandis que le fils du roi, le prince Ashman, devint non seulement un fidèle disciple, mais le représentant du cheikh en Malaisie. C’est lui qui anime maintenant le centre spirituel de l’ordre naqchabandi à Kuala Lumpur, la capitale.

Presque chaque année, le cheikh rend ainsi visite à ses disciples et aux autres cheikhs et saints de Malaisie.

Je raconterai ici une anecdote dont j’ai été aussi le témoin parce qu’elle illustre les rapports du cheikh avec le pouvoir temporel: un jour que nous nous trouvions dans les locaux du centre spirituel de Kuala Lumpur, un ministre vint discrètement voir le cheikh. Je compris rapidement le but de la visite: un remaniement ministériel devait avoir lieu et notre visiteur demandait la bénédiction du cheikh, manifestant ainsi la reconnaissance de son autorité spirituelle. Il fut dit au visiteur que son souhait serait exaucé. De fait il reçut, peu de temps après, un poste ministériel supérieur.

On retrouve en fait dans le comportement du cheikh cet équilibre, typique des cheikhs naqchabandi, entre l’éducationn des disciples par ce qu’on peut appeler la « gestion de la paix » qui implique une certaine intervention dans le monde temporel, afin de conseiller les gens de pouvoir et d’éclairer leur conscience.

Quant à la suhba, le compagnonnage, c’est le but essentiel des disciples venus des différents coins du monde pour suivre le cheikh dans son périple passant par la Malaisie. Le centre spirituel de Kuala Lumpur est prévu pour recevoir ainsi les voyageurs pèlerins. Quand le cheikh voyage dans d’autres partics de l’île, les endroits et les gens qui l’accueillent ont prévu d’office le fait qu’il sera accompagné par un certain nombre de disciples dont on sait qu’en suivant ainsi le cheikh, ils obéissent à un processus de formation et d’éducation spirituelle.
 

b) Brunei

Après la Malaisie le cheikh va voir à Brunei plusieurs autres disciples. Il est accueilli généreusement par une personnalité attachante et assez étonnante bien que mal connue, si ce n’est à travers une légende dorée différente de la réalité: le sultan de Brunei.

Nombreux sont ceux qui voudraient connaître ({ l’homme le plus riche du monde ». qui mérite pourtant le nom de faqïr (pauvre en Dieu), derviche, du fait qu’il a choisi, ironie du destin, de prendre la voie.

Les gens qui veulent le voir s’intéressent à sa fortune, mais il est en fait lui-même quelqu’un d’authentiquement religieux et même spirituel, menant sa recherche avec une grande ouverture d’esprit, ce qui le conduit à rencontrer différents maîtres spirituels.

J’ai rencontré moi-même un cheikh mauritanien qui attendait depuis des mois une entrevue avec le sultan et qui ne put jamais l’obtenir, tandis qu’elle fut offerte à cheikh Nâzirn sans efforts.

Pour cheikh Nâzim la fonction de Sultan est sacrée, car elle est le reflet d’une fonction divine. Elle est un « service divin » et mérite le plus grand respect.

 

le sultan terrestre comme représentant du sultan du ciel avec toute l’attention qu’il mérite.

Le sultan, quant à lui, reconnaît le cheikh dans son autorité spirituelle et l’accueille également avec le plus grand respect en tant que le cheikh par lequel il s’est relié à la grande chaîne initiatique des naqchabandi. Ce qui est en tout cas significatif de la sincérité du sultan, c’est l’organisation des activités spirituelles très vivantes dans l’État de Brunei. Dans tout le pays la pureté des mœurs obéit aux règles de l’islam. Mais aussi on remarque l’intense activité des confréries qui y sont très présentes.

La plupart des pays où vivent des musulmans célèbrent le mawlid, anniversaire de la naissance du Prophète, par une journée ou une soirée de chants religieux. Mais à Brunei, les festivités dans les rues et les maisons durent le mois entier tout comme au Maroc

Le jour de la naissance proprement dit, une grande procession est organisée dans toute la ville, conduite par le sultan en personne. Lui en tête, tout le monde marche à pied à travers la ville en récitant des poèmes et des chants à la gloire du Prophète (sawà).

J’ai eu l’occasion de suivre moi-même cette procession en compagnie de cheikh Nâzim qui, malgré ses soixante-dix ans, marchait avec joie sous un soleil de plomb. Chaque soir nous étions invités à des réunions spirituelles toujours présidées par le cheikh et Il est à chaque fois chez une personne différente.

Chaque année ou presque, le cheikh choisit d’être ainsi à Brunei pour fêter le mawlid de cette façon magnifique.

 

c) Le Pakistan

Après la visite de Brunei, cheikh Nazim (q)  répond presque chaque année à l’invitation de ses nombreux disciples du Pakistan d’entre lesquels était aussi le regretté président Ziyad alI:Iaqq.

Dès son arrivée à Karachi, les élèves du cheikh viennent l’accueillir à l’aéroport. Je me souviens d’une fois où sa première question fut: « Quelles sont les nouvelles de cheikh Mabrük ? » (Cet homme de Dieu est un de ces spirituels mystérieux qui parfois disparaissent et réapparaissent on ne sait ni comment ni pourquoi.) Dans Je cas présent les disciples n’avaient plus de nouvelles de lui depuis la dernière visite de cheikh Nâzim, information que ce dernier reçut avec un sourire sans rien ajouter.

Le lendemain, tandis que nous allions commencer la prière du matin, cheikh Mabrük arriva, tout heureux de rencontrer cheikh Nâzim et se comportant comme s’il ne l’avait jamais quitté. Personne ne l’avait contacté ni ne lui avait donné l’adresse où nous étions, car personne ne savait où il vivait. Mais lui était bien là, dès les premiers instants du séjour du cheikh. C’était un homme complètement diaphane, transparent et qui possédait un don de vue profonde assez étonnant. Il avait en conséquence un rôle de conseil précieux ct je me souviens que pour répondre aux questions que certains lui posaient, il regardait sa main ouverte dans laquelle semblait s’inscrire aussitôt la réponse.
 

Le Pakistan est d’une richesse spirituelle inouïe. Aussi allions-nous visiter de nombreux centres spirituels souvent situés près des tombeaux de saints célèbres. J’étais toujours étonné de la reconnaissance immédiate qui survenait lorsqu’un homme de Dieu surgissait parfois devant le cheikh et que naissait alors entre eux une relation ineffable, faite de cette entente d’un même langage, de cette complicité d’enfants, de cette sagesse commune, de ces regards du même horizon.

Quelle chose étonnante aussi, lorsque nous allions sur un tombeau, que ce dialogue qui commençait alors entre cheikh Nàzim et celui que nous visitions! La plupart des pèlerins prient auprès des tombes en ne sachant pas toujours comment ils seront entendus où s’ils le seront jamais. Cheikh Nâzim, lui, discute tout simplement, non pas avec un mort mais avec quelqu’un de présent, comme s’il s’agissait d’un familier.

À Lahore, cheikh Nâzim entretient des relations avec plusieurs maîtres spirituels qui l’honorent beaucoup ct qui sc rassemblent pour que leurs disciples bénéficient de son enseignement; nous avons ainsi assisté à des dhikr (invocations) dirigés par le cheikh pour environ deux mille personnes.
 

d) Sri Lanka

À Colombo, la capitale du Sri Lanka, le propre fils du président se présenta à cheikh Nâzim pour l’inviter au palais présidentiel. Il remercia en proposant simplement une petite visite, à condition qu’il pût amener ses disciples, précisant avec humour: « Surtout celui-là! » Et il montra le plus déguenillé de tous, un homme qui portait une vieille djellaba déchirée. (Je sus plus tard que l’homme en question ne dormait presque jamais ct qu’on le voyait parfois à plusieurs endroits en même temps ... il ne fallait pas se fier à l’apparence !) Le fils du président accepta et nous allâmes tous au palais où nous fûmes accueillis par les salutations des éléphants, ce qui plut beaucoup à cheikh Nâzim : l’éléphant est un de ses animaux préférés ct il entretient avec lui des relations cordiales et suivies, lui demandant parfois des conseils ...

Sri Lanka est un pays où la force de la terre et de l’atmosphère permet certaines manifestations charismatiques, dont nous nous méfions pourtant, spécialement dans la voie naqchabandi. C’est pour cette raison que cheikh Nâzim s’excusait toujours lorsque certaines conditions l’amenaient à intervenir sur ce plan.

C’est ainsi qu’un jour, une femme que personne ne connaissait se présenta au cheikh en pleurant: son mari avait disparu depuis quatre mois, soit au début de la guerre civile provoquée par les troubles ethniques du Sri Lanka. Le cheikh l’entendit, se cala dans son fauteuil, ferma les yeux et commença à décrire l’homme, la couleur de sa peau, son visage, ses altitudes. La femme confirmait: « Oui, c’est bien lui! » Alors le cheikh lui dit où il se trouvait et lui annonça qu’il reviendrait sain et sauf.

Peu après nous partîmes. Dans la voiture, cheikh Nâzim s’excusa, disant qu’il n’est pas convenable de montrer certains charismes, mais qu’en l’occurrence il s’agissait d’une grande souffrance et qu’il avait eu la permission d’intervenir.

 

e) Le pic d’Adam et Kataragama (Sri Lanka)

D’entre les lieux importants du pèlerinage annuel du cheikh, le pic d’Adam et Kataragama sont très représentatifs de la fonction qu’assument les maîtres naqchabandi pour l’intégration des influences spirituelles de l’hindouisme dans l’arche de l’islam.

Toujours dans le climat de la suhbah éducative, le cheikh visite ces lieux avec ses disciples, les aidant à recevoir et à comprendre ainsi l’enseignement qu’ils véhiculent.

Les deux lieux ont des fonctions complémentaires: le pic d’Adam est cette montagne où le père du genre humain, Adam, aurait posé son pied après sa descente du paradis. Kataragama est le lieu du confluent des deux mers, 111 ajma’ al-bahrayn, où Moïse, avant de trouver la fontaine de vie, aurait rencontré le Khidr (saw), le prophète toujours vivant, l’initiateur des mystères les plus intimes, l’adaptateur et le transmetteur des connaissances à travers les siècles et les religions (cf Coran XVIII).

Quant au pic d’Achun, il n’est pas fortuit que Michel Valsan, cheikh Mustafâ ait eu à le mentionner dans son article magistral sur le triangle de l’androgyne (cf René Guénon, L’Islam et la fonction, éd. de L’Œuvre). Michel Vâlsan (dans la dernière partie de son article, chapitre « Inde et Arabie ») écrit: « D’après les éléments que nous venons de relever, le fait que le mantra "Om"  est pas mentionné dans les textes védiques les plus anciens, comme le Rig Veda par exemple; le fait qu’il est repérable dans certaines régions où il ne peut avoir été transmis de l’Inde, comme chez les Araucans du Chili, il est probable que la monosyllabe om fût dans l’Inde l’héritage d’un monde traditionnel antérieur à l’avènement de l’hindouisme et qui s’étendait sur un continent méridional en grande partie disparu, dont il ne subsiste, à part l’Inde actuelle et le Sud-Est asiatique, que certaines îles de l’Océanie. Mais l’Arabie elle-même devait avoir cu avec ce monde une liaison traditionnelle aussi bien que géographique très précise. La mémoire d’un tel état de choses est en effet conservée par un grand nombre de légendes arabes et de traditions islamiques. Ainsi la descente d’Adam lors de son exil du paradis est localisée, entre autres sources par des hadiths du Prophète lui-même, en Inde; des récits parallèles venant des compagnons mentionnent qu’il s’agit de l’île de Ceylan ... » Dans une note, le même auteur précise: « 11 existe d’ailleurs dans l’île de Ceylan une montagne très célèbre que les musulmans de l’endroit appellent Adam-ma/a)’, la montagne d’Adam, ce que les Portugais rendirent par pico di Adama, sur laquelle le père du genre humain aurait appuyé son pied lors de sa descente du paradis ... » Il est expliqué ensuite que l’empreinte qui s’y trouve est considérée par les musulmans et les chrétiens comme celle du pied d’Adam, par les bouddhistes comme celle du pied de Bouddha.
 

Ce que nous relevons dans le contexte de l’article précité c’est le dépôt initiatique « venu du paradis », c’est-à-dire celui d’une connaissance originelle précédant les cristallisations postérieures qu’elle subira dans les différentes expressions religieuses, ce qu’exprime la notion de din al-qà’ im, le culte immuable qui transcende les adaptations cycliques des religions. Il est notable que les premiers marins arabes considéraient Sri Lanka, appelé alors Serendib, comme le lieu originel du paradis, idée qui circule encore avec la précision qu’il s’agissait de l’ancienne Lémurie.

Il est significatif que les musulmans aient eu à intégrer les influences spirituelles dont il est question ici par la réalisation du rite d’un pèlerinage dont apparemment certains maîtres naqchabandi sont avertis.

Kataragama, localité du sud-est de Sri Lanka située tout près du pic d’Adam, est également un lieu visité par les hindous, les chrétiens et les musulmans qui y ont tous leur temple respectif. Du côté musulman se trouve une petite mosquée comportant une petite pièce toujours fermée, mais que le gardien ouvrit un jour pour cheikh Nâzim et où j’eus la joie de pénétrer avec lui: la cellule de méditation que le Khidr vient régulièrement utiliser, car elle se situe à un endroit particulier, au confluent des mers près de la source de la vic, là même où il est rapporté que le prophète Moïse le rencontra.
 

À Kataragama, la mémoire populaire considère la « présence » spéciale de Skanda à qui sont dédiés les offrandes, les visites et les sacrifices. Pour les bouddhistes, Skanda est le roi qui accueillit Bouddha à Ceylan. Pour les musulmans, c’est Dhü-l-Qarnayn, personnage archétype dont Alexandre le Grand essaya de réaliser le modèle et qui est nommé dans le Coran dans le même chapitre que le Kh idr , selon une correspondance subtile (sourate XVIII). Rappelons encore qu’à l’époque médiévale Sri Lanka était connu sous le nom de « Serendib ». Scion Sindbad le marin, sa visite dans ce pays pour le compte du calife de Bagdad fut la plus magnifique de ses aventures. Lors de sa rencontre avec le roi de Serendib, celui-ci le chargea d’un message pour le calife, ainsi que d’un Graal contenant un mystérieux dépôt.

Pour les hindous, Skanda (dont parle le poème eplque « Skandapurana »), ou Andi Guru, est une incarnation de Çiva, ct même son fils, en tant que divinité de la guerre qui met en fuite les démons, mais il symbolise ct soutient aussi toutes les joies terrestres qui populairement expriment la vie; il est alors identifié à Dionysos, le fils de Zeus, ce qu’affirmait par exemple Ptolémée qui appelait Sri Lanka « Taprobana », Notons que tous deux, Skanda (dont le nom tamil est Murugan, « le tendre ») et Dionysos, sont à la fois prophètes (ou autorité spirituelle) et rois (ou pouvoir temporel), chefs d’armée, patrons des chasseurs et des artistes. Il sont associés de surcroît à la semence (racine sanscrite du mot skand) et à la fertilité.
 

Les prêtres hindous officient masqués, ce qui rappelle encore la Grèce antique où le masque symbolise l’unité dans la multiplicité. Ils se livrent avec les fidèles à des exercices ascétiques de mortification, se transperçant la langue de tridents ou se pendant tout le jour par des crochets de métal plantés dans le dos et dans les jambes, restant cependant plongés dans leurs méditations. Le moment important du pèlerinage annuel, le Pada Yatra, a lieu pour eux en juin et juillet.

Ce qui étonnera parfois, c’est que certains pèlerins musulmans qui viennent à Kataragama y accomplissent les mêmes « exercices », comme par exemple les fameux rifà’] appartenant à la confrérie du même nom, dont les disciples manifestent le pouvoir qu’elle leur transmet en se perçant les joues et d’autres parties du corps tout en invoquant le nom d’Allah, toujours sans que coule aucune goutte de sang. Au-delà de toutes ces croyances et attitudes populaires subsiste néanmoins l’intuition qu’au centre de ce lieu enfoui dans la jungle, auquel on accède comme dans un labyrinthe, trône « le Seigneur des profondeurs du cœur ». Il se connaît précisément par le pèlerinage qui, à travers les profondeurs de la nuit du corps, conduit à celles du cœur.

Cette dernière considération nous ramène à l’enseignement de celui qui est le « maître » guidant vers la « science intime » qui jaillit spontanément du tréfonds du cœur: sayyidna alKhidr.

La mosquée actuelle qui lui est consacrée est située à la droite du temple de Valli-Amma et son origine est indéterminée. Mais déjà certains documents y font allusion en 1871 comme un lieu vivant. D’une façon populaire il est admis que ce lieu fut celui du confluent des deux mers où se rencontrèrent Moïse et le Khidr.

L’histoire de cette rencontre est elle-même coranique:

« Moïse dit à son jeune serviteur :

"Je n’aurai de cesse que je n’aie atteint le confluent des deux mers,devrais-je marcher durant de longues années," Quand ils eurent atteint le confluent des deux mers, ils oublièrent leur poisson

qui reprit librement son chemin dans la mer.

Lorsqu’ils eurent dépassé cet endroit,

Moïse dit à son serviteur: "Apporte-nous notre repas, car nous sommes fatigués après un tel voyage."

Il [le serviteur] dit : "N’as-tu pas remarqué que j’ai oublié le poisson

lorsque nous nous sommes abrités contre le rocher ? - "Seul le démon me l’a fait oublier

pour que je n’y pense pas. - Il a repris son chemin dans la mer. Quelle étrange chose !".  Moïse dit: "Voilà bien ce que nous cherchions !" puis ils revinrent exactement sur leurs pas.

Ils trouvèrent l’un de nos serviteurs

à qui nous avions accordé une miséricorde venue de nous et à qui nous avons conféré une Science émanant de nous.

Moïse lui dit: "Puis-je te suivre pour que tu m’enseignes ce qu’on t’a appris concernant une voie droite 7" » - (Coran XVIII-66)1.

Suit alors l’histoire où ce fameux se l’V iteur reçut une science très directe de son seigneur, enseignant à Moïse d’une façon très inhabituelle certaines sagesses éclairant les paradoxes de la nature humaine, ce qui éprouva beaucoup la patience de Moïse.

Le prophète Khidr représente ainsi toujours cet enseignement très paradoxal au-delà des normes courantes et des morales sociales.

Quant à ce lieu de Kataragama, on y rapporte par exemple que lorsque le cheikh Naqchabandi chah Walyï-Allah, descendant de Sirhindï, reçut l’investiture suprême de « pôle des saints de son époque », il fut transporté à cet endroit par le Khidr en personne.

Ce lieu béni, Kataragama, n’est pourtant (ainsi que tout pèlerinage) que le support du rappel qui conduit la conscience du pèlerin à la source de lui-même dans son cœur.

 

j) La Turquie

La fonction de la Turquie dans l’histoire du monde, bien que très claire, n’est pas toujours appréciée à sa juste valeur. Pourtant la plus simple des observations nous permet de constater que ce pays est un « pont » entre ce que certains historiens appellent « l’Europe du deuxième millénaire » et « l’Asie du

troisième millénaire ». Il ne nous appartient pas ici de dire ou de prédire si ce pays maintiendra politiquement cette fonction qu’il eut jadis et dont l’histoire l’a provisoirement écarté. Ce qui nous intéresse, c’est plutôt la conscience de cette fonction qui, si elle n’agit pas toujours au niveau du pouvoir temporel, est effective au niveau spirituel. Les grandes luttes d’influence qui ont lieu actuellement en Asie centrale et en particulier dans certaines ex-républiques soviétiques, où vivent de nombreuses populations turques (il y a dans ces républiques d’ex-URSS plus de Turcs qu’en Turquie), participent de ce gouvernement spirituel (ta‡arruf) en œuvre dans le monde. Rappelons aussi que les Turcs furent les porteurs du califat pendant sept années. Il semble significatif que ce soit donc un cheikh turc qui ait eu la fonction de pont entre l’Asie et l’Europe au sein de la voie naqchabandi, qui se caractérise encore par une capacité d’intégration et d’actualisation.

Cheikh Næøim est l’un des trois cheikhs considérés habituellement comme les plus influents de Turquie, bien qu’en fait il y séjourne peu, mais visite le pays très régulièrement, plusieurs fois par an, en particulier pendant la grande fête du mouton commémorant le sacrifice d’Abraham.

Ses disciples y sont très nombreux. Je l’ai suivi à Istanbul lors d’un de ses voyages; ainsi qu’à son habitude, nous nous déplacions sans cesse pour visiter des maisons débordantes de disciples chaleureux.

J’ai pu constater aussi la magnifique relation qu’il entretenait avec les autres maîtres spirituels d’Istanbul tandis qu’il leur rendait visite dans leurs tekkés (ou zæwiyas, centres spirituels).

J’ai assisté dans un autre style à une invitation assez étonnante à laquelle le cheikh accepta de se rendre; ce fut une réunion des plus grandes personnalités d’Istanbul, elles étaient une trentaine: hommes d’affaires, banquiers, etc. Ils avaient voulu honorer le cheikh et lui montrer qu’ils n’étaient pas seulement des hommes d’affaires, mais aussi des croyants et des hommes de qualité. Aussi avaient-ils invité pour lui un récitant qui nous fit entendre de délicates poésies soufies de Yýnus Emré. Ils déclarèrent en outre que dorénavant ils organiseraient des séances de poésie après leurs réunions de travail. Cheikh

 

Nazim (q)  sut aussi leur répondre en venant sur leur terrain, leur parlant de la situation en Asie qu’il venait de quitter, mêlant le sérieux de certains enseignements avec un humour qui visiblement les surprit et les enchanta.

La Turquie se définit aujourd’hui par ce contraste, cette foi enracinée, cette baraka inépuisable (signification du mot « Istanbul ») qui s’articulent au modernisme.

Cheikh Næøim dans cette situation a choisi la voie de la sagesse qui enseigne comment réaliser un équilibre.

 

g) L’Europe, les États-Unis

Comme nous l’avons déjà indiqué, cheikh Næøim reçut la mission bien difficile d’enseigner aux Occidentaux, avec un langage qui leur soit adapté. Sa connaissance parfaite de l’anglais (comme du turc et de l’arabe) s’inscrit encore dans cette prédisposition providentielle qui fut la sienne.

Il se rend maintenant chaque année en Extrême-Occident, aux États-Unis, car son enseignement y trouve un véritable accueil, en particulier en Californie et dans le Michigan où sont établis des centres spirituels très actifs. Mawlana sheikh Nazim a délégué son khalife, sheikh Mohamed Hicham Al Qabbanî qui y produit un travail éblouissant et formidable au sens propre de ses mots. Que Dieu le bénisse.Les Américains musulmans que j’ai rencontrés ont souvent une culture spirituelle de qualité. La plupart ont lu l’enseignement de René Guénon qu’ils estiment et, selon cette voie, ont choisi de s’engager dans l’islam. Ils vont voir le cheikh quand il vient à Londres et se distinguent par leur sérieux et la profondeur de leur engagement, beaucoup d’entre eux étant aussi arabisants.

C’est aussi le cas du Canada qui compte déjà plusieurs milliers de disciples du cheikh.

En Europe le cheikh a installé depuis de nombreuses années un centre spirituel à Londres, dans une ancienne église transformée en mosquée. Ce centre vient d’être encore agrandi grâce à un don du sultan de Brunei. Cheikh Næøim y séjourne presque deux mois de suite à l’époque du ramašæn. Cette période représente quelque chose d’unique au monde qui n’a son équivalent qu’à La Mecque ou à Médine.

 

En effet, durant ce temps, les disciples naqchabandi viennent vivre tous ensemble, pour prier le jour ou veiller la nuit, en provenance de plus de soixante-dix pays différents. Les Grecs musulmans côtoient des Chinois, des Malais, des Japonais, des Européens, des Américains, des Arabes, des Turcs, des Iraniens, etc. Tous ont pourtant en commun le même cheikh et le même enseignement dans une unité harmonique qu’une telle diversité fait précisément ressortir.

Une certaine continuité s’est installée aussi entre l’enseignement de cheikh Nazim (q) et celui des maîtres spirituels qui eurent une influence à Londres, comme par exemple le cheikh Al-Alawñ, et après lui F. Shuon et Martin Lings dont les disciples rendent régulièrement visite au maître naqchabandi.

Après Londres, selon son habitude le cheikh vient à Paris où il retrouve d’autres disciples. Il y apprécie, dit-il, la délicatesse de l’atmosphère et il y trouve l’occasion de satisfaire une curiosité toujours en éveil, visitant par exemple le château de Versailles pour comprendre l’esprit de la France.

Connaissant la tradition islamique déjà ancienne de ce pays, et aussi parce que les Naqchabandi sont très ouverts dans ses relations avec les autres ƒurýq, cheikh Nazim apprécie de rencontrer les disciples d’autres maîtres et accepte volontiers d’aller les voir s’il y est invité. (C’est ainsi qu’il visita le centre spirituel des murid du Sénégal, dont l’accueil fut exceptionnel dans son authenticité et sa chaleur; cette rencontre fut un événement mémorable chez les disciples des deux voies. Cheikh Nazim rendit également visite à des disciples d’un maître du Cachemire se situant au confluent de l’islam et de l’hindouisme, qui firent preuve d’une grande écoute et d’une grande délicatesse.)

 

En France encore, il fut reçu à Matignon; il rencontra des ministres et des députés qui ne cachèrent pas, même après son départ, leur étonnement devant la justesse, l’à-propos et la sagesse de son discours, toujours parfaitement adapté à la situation.

Ces rencontres ont toujours lieu à la faveur de certaines opportunités, sans qu’il n’exprime aucune intention en ce sens. Il ne s’en montre jamais surpris, se contentant d’être disponible.

 

 

La France développe maintenant un centre spirituel et une revue intitulée La Lettre nûn, dont la vocation est de rassembler, à travers ses lecteurs et ses rédacteurs, un vaste champ d’expressions spirituelles, avec cette conscience de l’essentiel qui caractérise les urgences des fins de cycle. L’histoire de sa fondation est étonnante: elle eut lieu à Chypre dans le centre spirituel de la confrérie; comme nous demandions au cheikh sa bénédiction pour cette revue, il fit silence et se mit à prier. Au bout de quelques instants, une pluie douce commença à tomber. Le cheikh s’adressa à elle en disant: « Plus fort! », accompagnant son injonction d’un geste de la main; alors la pluie se mit à redoubler. Cheikh Næøim reprit: « Plus fort encore! » et ce fut une véritable averse ... La scène continua ensuite avec d’autres accélérations, à l’image de celles qui rythment la progression des séances d’invocations spirituelles. Enfin, le cheikh prononça la phrase qui clôture nos séances d’invocation: « Ô mon Dieu, descends tes grâces unifiantes et pacifiantes sur le Prophète. » La pluie cessa alors, mettant fin dans la paix à cette séance exceptionnelle ...

 

Les potentialités de la France sont elles aussi exceptionnelles, si l’on tient compte du renouveau des études akbariennes (les études et traductions de celui qui fut le plus grand des maîtres spirituels, le cheikh Al-Akbar sidi Mu…yñ Ad-Dñn Ibn <Arabñ) dont ce pays est porteur, ainsi que le reconnaissent les spécialistes du monde entier. Cela est dû à l’œuvre providentielle de René Guénon, ce grand maître inspiré, disciple du ®išr et dont le général de Gaulle disait: « C’est un grand Français. » Cela est dû encore à celui qui fut un grand interprète du cheikh Al-Akbar non seulement par ses traductions et sa vie, mais aussi par son enseignement et sa maîtrise: cheikh Mu‡ƒafæ-Michel Vælsan, lui-même un proche de René Guénon. Ce qui est semé doit prendre le temps de mûrir avant d’être récolté, mais nous savons que la moisson sera grande.

Sans vouloir énumérer toutes les situations où cheikh Næøim enseigne en Europe, disons encore qu’outre la Hollande, avec son centre naqchabandi très bien organisé, l’Allemagne est très représentative du rayonnement du cheikh en Europe. Grâce à l’esprit méthodique qui caractérise le peuple germanique, les disciples y sont au nombre d’un millier environ. L’organisation principale s’est structurée progressivement autour d’une ferme-centre spirituel, où ont lieu aussi des retraites et des activités manuelles, comme c’est la coutume naqchabandi.

L’Allemagne est un lieu d’autant plus significatif qu’il existe des affinités historiques entre ce pays et la Turquie, comme le prouve la présence de nombreux ressortissants turcs. Notamment, de même que les Turcs ont porté le califat durant sept siècles, les Allemands ont longtemps véhiculé l’idéal du saint Empire germanique.

Dans la confrérie Naqchabandi, la relation marquée entre conscience et pouvoir convient à un peuple qui cherche aujourd’hui dans ses racines la noblesse d’un idéal plus conforme à sa véritable image que les horribles déformations qui l’ont défigurée au cours de la dernière guerre.

 

3. La voie de la sagesse pratique

Cheikh Nazim déclare souvent que son enseignement vise à toucher les hommes dans leur vie de tous les jours, non pas demain au paradis, mais ici et maintenant dans un langage immédiatement compréhensible et assimilable.

Il donne parfois l’exemple qu’utilisait Jésus lui-même, parlant de l’enseignement comme de la pêche. Il dit que pour pêcher des poissons, même de taille respectable, on ne va pas utiliser un canon: de même l’enseignement doit tenir compte du niveau de ceux auxquels il s’adresse. Dans certains cas, il ne convient pas de s’exprimer par un discours d’une haute tenue métaphysique si ce discours leur est inaccessible.

On se souvient, dans cet esprit, du disciple de Bahæ> Ad-Dñn Naqchaband qui avait entendu un savant de passage parler des facettes du cœur et de leurs symbolismes. N’ayant pas tout compris, il demanda à Bahæ Ad-Dñn une explication. Celui-ci s’approcha alors de son disciple, posa son pied sur le sien et

 

demeura ainsi; à ce moment le disciple sentit son cœur s’embraser d’un amour ineffable et commença à contempler le dévoilement des mystères divins. Bahæ> Ad-Dñn lui dit alors: « C’est cela le cœur! »

Tout l’enseignement des maîtres de cette voie va vers la clarification de ce qui doit être avant tout réalisé comme une expérience concrète. À quoi servent les discours les plus sublimes s’ils ne conduisent pas à une sagesse pratiquée dans la vie quotidienne ?

 

Cheikh Nazim invite ceux qui veulent vraiment progresser à le suivre tout simplement dans sa vie de tous les jours en adoptant une attitude de vigilance et de conscience active. C’est la tradition de la ‡u…ba.

Dans cette situation le disciple voyage, mange, vit à côté de son cheikh, participe aux enseignements du jour de la façon dont ils se présentent et observe comment à chaque situation correspond une réponse appropriée. Il ne s’agit pas pour le disciple d’imiter, mais de réaliser un état de veille par lequel il perçoit la prégnance du « ici et maintenant ».

Cette capacité d’être présent à la réalité de l’instant est celle qui permet à cheikh Næøim d’avoir toujours le mot juste et adapté, qu’il parle à un pauvre, à un homme d’affaires, à un ministre, à un roi ou à un disciple. Il n’attend ni ne demande rien, mais simplement accepte les situations comme elles viennent, y trouvant toujours l’enseignement de l’instant.

La véritable sagesse qui vient ainsi de l’expérience n’est même pas religieuse, elle est universelle et valable pour les pratiquants de toutes les religions.

Un jour, à Paris, cheikh Nazim fut invité très aimablement et avec beaucoup de sincérité par les disciples européens d’un maître dont il ne savait rien, sinon qu’il donnait un enseignement fondé sur certaines pratiques de l’hindouisme, mais aussi de différentes traditions. Comme à son habitude le cheikh ne demanda aucune information et, tout à fait à son aise, se comporta de la façon la plus juste, en suivant le rythme et le programme souhaité par ses hôtes.

Après le repas, au moment d’un enseignement attendu, il trouva exactement les mots acceptables pour tous. Il commença à dire que dans plusieurs traditions on parle d’un combat contre le dragon, comme celui de saint Georges ou de saint Michel en Occident. Il expliqua que chacun a ce travail à faire, quelle que soit la taille du dragon. « Si vous préférez, vous pouvez aussi l’appeler votre crocodile intérieur [ici peut-être voulait-il donner une image plus visuelle et plus facile à actualiser], et celui-là, c’est votre ego. La plupart des gens néanmoins ne combattent pas ce crocodile, mais au contraire le nourrissent. Or, quand le crocodile est bien nourri, comme vous le savez, il dort. Alors les gens croient le contrôler, mais en fait il grossit toujours et exige toujours plus de nourriture.

« Quant à nous, ce qui nous intéresse et ce que nous pratiquons, c’est de réduire la taille de ce crocodile petit à petit jusqu’à ce qu’il devienne symbolique et que nous puissions le mettre dans une petite boîte comme celle-ci, dit-il en sortant de sa poche une minuscule boîte transparente, provoquant un éclat de rire général.

« Donc, conclut le cheikh, quand je rencontre des gens je ne leur demande pas leur religion, s’ils sont chrétiens, juifs, hindous, musulmans ... Je leur demande avant tout ce qu’ils ont fait de leur crocodile et s’ils ont réussi à le contrôler. »

Cet exemple d’enseignement illustre parfaitement le cheminement naqchabandi vers la sagesse universelle, qui insiste toujours sur le combat à mener contre ce que le Coran signale aussi comme la plus grande des fautes: le chirk, le fait d’associer à Dieu une autre divinité. Or la divinité que la plupart des hommes associent à Dieu et d’une façon cachée (ce qui est pire), c’est l’ego.

Toutes les vertus les plus belles et les actes les plus sublimes peuvent être déviés, souillés par cette lèpre du cœur qui les ronge ou les consume comme le feu brûle le bois. À quoi servent les pratiques ou les discours des plus grands penseurs si nous les récupérons encore pour nourrir le monstre qui dort en nous?

Le chemin de ce combat contre soi-même prêché par les Naqchabandi est celui de la tawba, le repentir et la vigilance. Chaque matin avant la prière de l’aurore, fajr, les disciples pratiquent en ce sens une prière les amenant à une longue prosternation dans laquelle ils regardent avec penthos (repentir)

 

les pièges où les a conduits leur ego. Ils se représentent ensuite dans leur tombe ...

Les pères du désert dans cette ligne ont multiplié les paroles et les anecdotes autour de ce qu’ils appellent le penthos, le repentir conscient.

« Le penthos a une double fonction: il cultive et il garde. Un frère interrogea ainsi l’abbé Poemen :

- Que dois-je faire?

Il répondit:

- "Abraham, à son arrivée sur la Terre promise, s’acheta un tombeau et, grâce à cc tombeau, il reçut la terre en héritage" (Gn 23).

- Qu’est ce tombeau? demanda le frère.

- C’est, répondit l’ancien, le lieu des larmes et du penthos. »

Climaque dit: « La théologie ne convient pas à ceux qui s’affligent car, par sa nature même, l’étude tarit l’affliction: celui qui pratique la théologie est assis dans une chaire, celui qui pratique le penthos est assis sur le fumier. »

Et dans ce sens, que met en relief la fonction de préparer la venue du Paraclet revendiquée par l’islam, un texte de l’Évangile, bien traduit par les pères du désert, nous dit:

« Bienheureux ceux qui ont le penthos car ils recevront le paraclètos » (Mt. 55).

Et Jean de Gaza:

« Supplions l’Esprit de venir pour nous guider vers la vérité tout entière. »

Il s’agit bien ici de cette sagesse universelle qui doit nous préparer à cet avènement de la sainteté totale.

Mais le premier effet de cette sagesse, c’est de se mettre face à un miroir pour regarder en soi ce qui voile la pureté du cœur et pour le nettoyer. Ce miroir c’est le maître véritable, non pas le philosophe ou le théologien qui discourt sur ce qu’il ne pratique pas, mais celui qui a su extirper de son cœur le grumeau noir de l’ego et en a effacé les traces.

La tradition islamique rapporte l’exemple prophétique de cette attitude à travers cet épisode de l’enfance du prophète Mu…ammad (sur lui la grâce et la paix) où deux anges lui apparurent, ouvrirent sa poitrine, en sortirent un grumeau noir et lavèrent son cœur avec de la neige.

La poitrine, ‡adr, inclut différents centres subtils, localisés physiquement, comme par reflet, dans cette partie du corps. Ils représentent en fait des états de l’être ou des états de conscience qui résultent de la réalisation de certaines stations spirituelles où la conscience est appelée, transférée dans une sorte de convocation ou d’invitation ineffable provoquée par la communion avec le cœur du maître, par son tawajjuh.

Le Coran nous restitue cette expérience de la façon suivante:

« N’avons-nous pas dilaté [ouvert] ta poitrine ?

Ne t’avons-nous pas débarrassé de ton fardeau

qui pesait sur ton dos ?

[L’extraction de l’ego par une "opération à cœur ouvert" soulage l’être essentiel.]

« N’avons-nous pas élevé ton souvenir ?

[La prière sur le Prophète est associée à l’invocation du nom d’Allah. Selon une autre acceptation : "N’avons-nous pas élevé ton dikr ?" c’est-à-dire "ta prière d’invocation, dans les stations spirituelles, épanouissant ainsi les différents états multiples de ton être".)

« Assurément, la gêne [la difficulté] s’accompagne d’un accroissement d’aise [de facilité].

[Les épreuves éduquent et provoquent même un accroissement de facilité quand elles ont été assumées.]

« Quand tu as fini tes divers devoirs, resurgis.

[Resurgis dans une œuvre nouvelle par le "second souffle" qui surgit lui-même de la source de ton essence quand tes forces humaines son! épuisées.]

« Et supplie ton Seigneur avec ferveur » (Coran XCIV)[1].

Ce passage coranique est la base de tout l’enseignement naqchabandi, tel que cheikh Nazim (q) le véhicule lui-même. Se connaître soi-même, non pas dans les reflets illusoires de l’ego qui usurpe mille visages, mais dans la réalité de notre être profond - voilà le travail de notre vie. Le cheikh, par lui-même ou par la personne qu’il désigne, donne aux disciples des méthodes adaptées à celte époque où les maladies sont encore plus subtiles et terribles qu’autrefois, afin de les guérir.

Quand le cœur sera pur, alors viendra naturellement le temps de la contemplation métaphysique.

Il est possible de constater que le cheikh parle des enseignements les plus sublimes, par exemple avec l’esprit du cheikh Al-Akbar, si la présence constituée par le cœur de ceux qui se sont réunis l’appelle.

La plupart du temps néanmoins, il est nécessaire avant tout de guider la conscience des chercheurs de vérités sur l’état désastreux de leur âme empêtrée dans un enfer d’illusions qui les empoisonnent et les immobilisent, afin de les en libérer avant de leur parler du paradis, de leur âme - l’authentique.

C’est en ce sens que toutes les légendes initiatiques parlent de l’exigence de la descente aux Enfers avant la visite du purgatoire et l’ascension céleste.

Cheikh Næøim suit lui-même cette méthode en aidant le disciple à voir avant tout les formes horribles et démesurées de l’ego. Il les souligne et les fait ressortir afin de pouvoir les combattre par la lumière.

Il donne au disciple le courage de regarder en face les sombres et tortueuses blessures de l’âme qui l’étouffent.

Il lui montre que ce sont les attitudes fausses produites par l’ego usurpateur qui apportent les souffrances et les épreuves.

Il rappelle que Dieu nous enseigne (dans le Coran) que lorsqu’un peuple désire que son destin soit modifié, il faut qu’il se change lui-même auparavant.

 

 

 

[1] Traduit par l’auteur.

Demeure de cheikh Nazim (q) à Lefke (partie turque)

Mausolée Mly Abdel al qâdir Jîlâni
Bagdad (Irak)

 

Mawlana au chateau de Versailles en France accompagné de sidi Amanoullah de Vos